« Désormais, on m’écoute comme une dirigeante ! » Dans l‘entre-deux-guerres, Martha Desrumaux n’a de cesse de vouloir faire entendre la voix de la classe ouvrière et des femmes. Syndiquée dès l’âge de 13 ans, l’ouvrière textile du Nord lutta tout au long du XXe siècle pour les avancées qui ont permis l’émergence du modèle social français actuel. D’une augmentation de salaire pour les ouvrières des usines Hassebroucq à la reconnaissance de la pénibilité du travail des mineures de Comines, Desrumaux s’accroche à la moindre victoire. Après la libération du camp de Ravensbrück, où elle a été déportée, elle est désignée parmi les seize premières femmes déléguées de l’Assemblée consultative de 1945. Pourtant, quarante ans après sa disparition, le nom de Martha Desrumaux reste absent de la plupart des manuels d’histoire. Alerté par ce manque de reconnaissance historique, François Perlier lui a consacré un documentaire, Le Souffle de Martha, diffusé ce 8 mars sur LCP. Pour le réalisateur, toute la classe ouvrière reste négligée dans l’histoire du XXe siècle.
Malgré
son engagement, Martha Desrumaux semble être tombée dans l’oubli.
Comment avez-vous découvert cette militante au destin atypique ?
J’ai découvert Martha Desrumaux alors que je terminais un documentaire à propos de Camille Senon,
elle aussi figure syndicaliste et féministe centrale du XXe siècle. Je
m’étais alors interrogé sur le rôle de la lutte sociale et syndicale,
notamment dans l’émancipation féminine. Je viens d’une famille
communiste qui s’intéresse à la Résistance et à l’histoire ouvrière.
J’ai donc été très surpris de ne pas avoir entendu parler de Martha
Desrumaux avant. Il est très étonnant qu’elle ne soit pas davantage
connue, étant donné son parcours et son destin singuliers. Quand j’ai
appris que sa propre petite-fille avait découvert qui était
véritablement sa grand-mère des années après sa disparition, je me suis
dit qu’il y avait un symbole fort à explorer. J’ai été attiré par la
rupture de mémoire, comme si cette injustice représentait tout l’oubli
de la classe ouvrière.
Pour quelles raisons l’histoire de Martha Desrumaux est-elle restée dans l’ombre ?
Martha
Desrumaux vient d’un milieu ouvrier très pauvre du nord de la France.
Elle a appris à écrire mais, quand elle a arrêté de militer, elle n’a
pas spécialement consigné son histoire. La transmission, l’héritage, la
construction du mythe familial sont des concepts très bourgeois. Dans
les milieux ouvriers, ce n’était pas d’usage. Martha Desrumaux n’a pas
non plus eu une descendance qui a cultivé sa mémoire politique, du moins
jusqu’à sa petite-fille Sylvie à qui elle a légué un album. Par
ailleurs, elle a eu des responsabilités mais n’était pas à proprement
parler une femme politique, c’était une militante de terrain. Dans le
Nord, tous les communistes connaissent son nom, mais elle n’a plus
l’ampleur nationale qu’elle a eu de son vivant. Et surtout, c’était une
femme ! L’immense majorité des figures mises en avant dans notre
histoire sociale sont des hommes. L’historien Pierre Outteryck a pris
conscience de l’importance de son engagement et a commencé ses
recherches. Si on s’était intéressé à elle avant, elle serait peut-être
devenue une figure universelle.
« Martha Desrumaux a eu des responsabilités mais n’était pas à proprement parler une femme politique, c’était une militante de terrain. », François Perlier.
DR
Elle s’est syndiquée dès l’âge de 13 ans, ce n’est pas si courant…
Ce
n’est pas la seule femme à s’être engagée autant mais, comme le
souligne l’historienne Michelle Perrot, elle avait quelque chose
d’exceptionnel. Ce n’est pas banal de développer si jeune une conscience
politique et d’acquérir des responsabilités dans les combats et les
grèves. Martha Desrumaux avait un fort caractère, une grande gueule,
était très courageuse et a donc été repérée par les syndicats et le
Parti communiste. Son père avait une sensibilité anarcho-syndicaliste,
son frère était engagé également. Elle est née dans le syndicalisme du
début de siècle, a baigné dans ce milieu socialiste. Son engagement est
donc le fruit de la rencontre entre un caractère très fort et une époque
singulière.
Elle a continué de lutter, y compris après sa déportation dans le camp de Ravensbrück, en 1942…
Je
pense que la Résistance était alors un geste de survie. Dans les camps,
elle a retrouvé des camarades communistes, déportées bien avant et qui
avaient pensé l’organisation. Assez vite, elles sont entrées en contact
car elles ont compris que c’était une militante communiste. Entre femmes
qui vivaient déjà depuis des années dans la clandestinité, la
répression et la lutte, elles avaient les méthodes, le courage et
l’organisation. C’est aussi la solidarité qui a permis à beaucoup de
femmes, dont Martha Desrumaux, de s’en sortir.
Au
retour des camps, elle a été désignée pour intégrer l’Assemblée
consultative au côté de quinze autres femmes. Pourquoi a-t-elle été
choisie ?
Il fallait représenter la Résistance communiste en
Europe contre les nazis. Martha Desrumaux était une femme résistante,
communiste, rescapée de Ravensbrück et avec une telle aura… Elle était «
célèbre » pour avoir été la première femme interrogée au retour du camp
en gare de Lyon. En termes de profil et de notoriété, elle
correspondait. En réalité, c’était une désignation plutôt symbolique
puisqu’elle n’a pas vraiment siégé, notamment parce qu’elle avait le
typhus. Je pense qu’elle devait être assez fière d’être une ouvrière
communiste désignée députée. Le symbole est important. Il n’existe pas
les mêmes potentialités d’ascension sociale aujourd’hui.
Le
fait que Martha Desrumaux soit moins célébrée que d’autres figures
masculines emblématiques de la lutte ouvrière a-t-il eu un impact sur la
quantité et la qualité des archives que vous avez pu trouver ?
Forcément
! Les seules images qui nous restent des années 1920-1930 sont celles
des grosses archives comme celles de Pathé-Gaumont. Ces groupes ne
filmaient le plus souvent que des personnages publics illustres ; pour
ainsi dire seulement des hommes. Martha Desrumaux est la première femme
élue au comité central du Parti communiste français. Ce n’était
visiblement pas suffisant pour figurer parmi ces archives. Cela en dit
long sur les inégalités de représentation dans l’histoire. Les archives
concernant les mines comportent infiniment plus d’images d’hommes, de
même dans l’industrie textile, alors que la main-d’œuvre était
majoritairement féminine. Les archives historiques sont représentatives
de l’ordre de la société.
Pierre
Outteryck, historien et biographe de Martha Desrumaux, qui a milité
pour son entrée au Panthéon dès 2018, revendique un « droit de mémoire »
et non un devoir de mémoire. Que comprenez-vous par là ?
Quand
Pierre Outteryck parle de « droit de mémoire », il évoque un manque de
reconnaissance de la classe ouvrière, qui n’est pas du tout estimée ni
reconnue dans l’Histoire. C’est également ce qui m’a motivé à réaliser
ce documentaire. Lorsque je parle de Martha Desrumaux, j’aborde derrière
elle toute l’histoire de la classe ouvrière, de son émancipation, de ce
qu’elle a mis en œuvre et apporté à la société et notamment aux femmes
au XXe siècle. Le Panthéon ne compte que cinq femmes, dont trois admises
très récemment. Surtout, il ne s’y trouve aucune ouvrière. Maintenant
que nous avons du recul et une conscience du rôle de la classe ouvrière
dans la construction du modèle social français au XXe siècle, cela
semblerait symboliquement judicieux.
ClassikRadio
CRMR