Le musée d’Orsay consacre un double événement au peintre et au dessinateur, avec les plus belles œuvres de sa meilleure période.
Maurice Ulrich l'Humanité
Renoir a été en partie trahi par les jeunes filles au piano et les enfants aux joues de pommes. C’était une ruse de l’histoire, pour celui qui avait commencé à travailler encore adolescent comme peintre sur porcelaine, de se retrouver sur des couvercles de boîtes de biscuits ou de bonbonnières. C’est arrivé à d’autres.
Mais ce n’est certes pas cette image un peu mièvre que renvoie son autoportrait, de 1875, dès l’entrée de la partie peinture de la double exposition que lui consacre le musée d’Orsay à Paris, « Renoir et l’amour », sous-titré « la Modernité heureuse » pour les peintures, et « Renoir dessinateur ». Il a 34 ans. Le regard est direct et pénétrant. Les traits sont comme taillés au couteau et les couleurs semblent annoncer le fauvisme avec de fortes touches de bleu et de vert. Il dégage une impression de force et de fermeté.
D’emblée, le voici à sa place, à savoir celle de l’une des plus grandes figures de l’impressionnisme, attaché aux hommes et aux femmes réels bien plus qu’aux paysages comme certains de ses amis, ou aux allégories qui caractérisent les peintres académiques de son temps, quand bien même son premier envoi au Salon de l’académie de peinture, en 1863, était intitulé Nymphe avec un faune. Mais ce type de sujets, mythologiques ou littéraires, note Paul Perrin, conservateur en chef à Orsay et l’un des commissaires de l’exposition, disparaissent rapidement de son œuvre.
L’amour et l’amitié
Son premier grand tableau à sujet contemporain, en 1866, le Cabaret de la Mère Antony, où se ressent alors l’influence de Courbet, représente trois hommes attablés entre amis dont le peintre Alfred Sisley. L’établissement, proche de la forêt de Fontainebleau, accueillait de nombreux peintres qui découvraient le plein air et venaient ici déjeuner ou boire un verre, laissant aux murs des dessins, comme on le voit sur le tableau… Dès lors il va choisir ses personnages dans la bohème artistique, dans les quartiers populaires. On pourrait citer à propos Le Caravage qui, comme on lui demandait quels étaient ses modèles, se tournait vers la rue.
C’est bien ce que l’on va retrouver dans ses plus grandes œuvres. Et quel bonheur de voir ici le célébrissime Déjeuner des canotiers (1880-1881) prêté par la Phillips Collection de Washington. En premier plan, devant le formidable morceau de peinture de la table pas encore desservie, la jolie jeune femme au chapeau fleuri qui cajole son petit chien s’appelle Aline Charigot. Renoir l’épousera quelques années plus tard et un de leurs enfants sera le cinéaste Jean Renoir.
C’est elle que l’on retrouvera dans la Danse à la campagne (1883), tandis que la même année la cavalière de la Danse à la ville est Suzanne Valadon, qui de modèle, deviendra elle-même peintre, saluée dans la dernière période par le Centre Pompidou avec une importante exposition à Metz puis à Paris. Des couples qui dansent, des gens heureux.
L’amour, mais aussi l’amitié, la joie d’être ensemble. Renoir était conscient de ce qu’on pouvait en dire qui confiait à un ami à la fin de sa vie : « Je sais bien qu’il est difficile de faire admettre qu’une peinture puisse être de la très grande peinture en restant joyeuse. » Mais en cela, il se réclame aussi de l’esprit de Boucher, Fragonard, Watteau…
1883, année charnière
Au fil du parcours les chefs-d’œuvre se succèdent. L’étonnant Garçon au chat (1868) avec l’audace colorée d’un coussin vert sur un fond noir, le Bal du moulin de la Galette (1876) avec ses dizaines de personnages, les superbes Baigneuses (1884-1887)… On va les retrouver dans la seconde exposition, « Renoir dessinateur », avec une série d’études ou la recherche de la courbe d’un dos, dans son apparente simplicité touche à la perfection, de même que la silhouette de la jeune fille jetant de l’eau que l’on retrouve dans le tableau. Il a abandonné les sujets de la vie moderne parisienne qu’il a multipliés les années précédentes et pas seulement dans ses grands tableaux.
Il est aussi illustrateur pour de nombreux journaux, mais aussi parmi d’autres des illustrations de trois chapitres de l’Assommoir, de Zola, dans (paradoxalement) une édition de luxe en 1878. Mais, dit-il plus tard au marchand d’art Ambroise Vollard, « vers 1883 il s’est fait comme une cassure dans mon œuvre. J’étais allé jusqu’au bout de l’impressionnisme et j’arrivais à cette conclusion que je ne savais ni peindre ni dessiner ». Il dit aussi que le dessin est « l’âme de la peinture ». Mais ses Baigneuses sont mal reçues. Ses proches comme son marchand Paul Durand-Ruel critiquent cette nouvelle manière.
Quelques années plus tard son style va encore changer. Sa touche est fluide, ses couleurs sont affirmées, pas toujours pour le meilleur. Le personnage n’est plus très sympathique. Antisémite, anti-Dreyfusard, patriotard… Mais il est reconnu internationalement et même honoré. Dans ses dernières années, souffrant de rhumatismes, il a les mains bandées et doit utiliser un fauteuil roulant. Installé dans le Midi, il peint malgré tout, ses proches, les enfants, des baigneuses encore, les paysages qui l’entourent, presque jusqu’à ses derniers jours, en 1919. Je crois, dira son fils Jean Renoir, que son œuvre est basé sur l’amour, « c’est pourquoi nous l’aimons ».
Jusqu’au 5 juillet, au musée d’Orsay, Paris 7e. Catalogue Renoir dessinateur, 228 pages, 39 euros. Catalogue Renoir et l’amour, 260 pages, 45 euros.
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