Toutes les routes mènent-elles à Rome, des scientifiques proposent un nouvel atlas interactif du réseau de l’Empire romain
Des chercheurs européens ont dressé une carte détaillée du réseau routier de l’Empire romain. Ils ont mis à jour 100 000 km de voies non recensées jusqu’ici. Ils proposent un atlas interactif ouvert baptisé « Itiner-e » pour visualiser ce réseau.
Anna Musso , l'Humanité
Si les Romains avaient eu une telle appli interactive de cartographie pour se guider et se repérer dans leur immense réseau de routes terrestres de l’Empire, ils ne l’auraient pas appelée Google Maps, mais sans doute « Itinerarium ». Même s’ils étaient « fous », ces Romains ne pouvaient imaginer une telle innovation.
C’est une équipe européenne d’une vingtaine d’archéologues et d’historiens appartenant à seize institutions, dont le CNRS et les universités d’Aarhus (Danemark) et de Leiden (Pays-Bas), qui vient de la réaliser. Nommée judicieusement « Itiner-e », cette carte interactive permet de visualiser le réseau routier de l’Empire romain à son apogée, aux Ier-IIIe siècles après J.-C.
Itiner-e est « l’ensemble de données numériques ouvertes le plus détaillé et le plus complet sur les routes de tout l’Empire romain », annoncent les chercheurs qui publient leur étude dans la revue Nature.
« C’est un travail très long, précise Bérangère Redon, directrice de recherche au CNRS et coautrice de l’article, reposant sur une collaboration de plusieurs équipes traitant un grand nombre de régions de l’Empire, qui a permis la constitution de la carte. » L’obtention d’un tel résultat fut même plus long car en amont, « cela fait des siècles que l’on étudie les routes romaines et l’on connaît précisément certains itinéraires grâce à des fouilles ou des travaux historiques anciens ».
299 171 km de routes pour « maintenir le contrôle impérial »
Les scientifiques ont pu recenser 299 171 km de routes, soit 100 000 de plus par rapport à la précédente estimation. Ils ont réussi à cartographier un vaste réseau qui couvrait à l’époque une quarantaine de pays actuels : en Europe, de la Grande-Bretagne à la Grèce, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, intégrant les majestueuses artères pavées desservant les grandes cités antiques. La plus célèbre étant la Via Appia, longue de près de 500 km.
Toutefois, cette cartographie ne confirme avec certitude l’existence de ces routes que pour seulement 2,7 % d’entre elles, 90 % étant probables, et 7,4 % demeurant « hypothétiques ».
Environ un tiers de ces routes étaient des axes stratégiques utilisées par l’armée et l’administration impériale, afin de contrôler son territoire, le reste formant un réseau secondaire. Selon les auteurs de l’étude, « le réseau routier de l’Empire romain était essentiel pour structurer la circulation des personnes, des marchandises et des idées, et pour maintenir le contrôle impérial ».
La modélisation de cet entrelacs permettra ainsi de mieux comprendre les mobilités terrestres, de dessiner les itinéraires et de mesurer la vitesse de la circulation des informations, des hommes ou de la transmission des maladies dans le monde antique.
« L’Empire romain, comme tous les Empires réunissant des populations diverses et réparties sur un territoire très vaste, toutes les rives de la Méditerranée, ajoute Bérangère Redon, avait besoin d’un système de communication rapide. C’est l’un des outils de cohésion de l’Empire. »
Des voies romaines repérables depuis l’espace
Pour reconstituer ce réseau, les scientifiques ont croisé des sources archéologiques et historiques comme l’Itinéraire d’Antonin, un guide de voyage qui décrivait 255 parcours entre les cités de l’Empire ou la Table de Peutinger, une copie médiévale d’une carte romaine.
Puis ils ont combiné ces données avec des cartes topographiques, des photographies aériennes, des images satellites et des systèmes d’information géographique.
En fait, les outils ont été différents selon les régions du monde romain, comme l’explique Bérangère Redon, « par exemple, dans certaines zones, les voies romaines sont mieux connues et certaines sont encore visibles (Via Appia, Via Domitia). Les archéologues ont parfois retrouvé des pans de route dans leurs fouilles ou des bornes qui jalonnaient les parcours. »
À partir de ces relevés, les scientifiques « ont tenté de retrouver la trace des voies sur les images satellites, les cartes topographiques et les images aériennes à disposition. Les voies romaines sont assez faciles à repérer sur les images satellites car elles ont laissé des tracés très rectilignes dans le paysage ».
Une démarche de recherche ouverte
La plateforme numérique d’analyse et de cartographie Itiner-e est une démarche de recherche ouverte. Elle est accessible à tous et permet aux chercheurs et aux utilisateurs de visualiser, télécharger, citer chaque segment de route, d’enrichir ou de corriger les données. « Cela ne veut pas dire que la carte est parfaite. Évidemment, il y a des régions moins bien couvertes et sur lesquelles il faudra continuer de travailler. C’est un travail qui n’est pas achevé ! » précise Bérangère Redon.
Une question demeure face à l’étendue de ce réseau : comment expliquer l’adage selon lequel « toutes les routes mènent à Rome », centre névralgique de l’Empire ?
Il faudrait pour cela, intégrer les voies maritimes et fluviales, ce que ne fait pas d’ailleurs l’actuel Google Maps. « C’est en effet l’enjeu fondamental, constate Bérangère Redon : mieux connaître la « connectivité » des villes au sein de l’Empire même, mais aussi avec les autres civilisations avec lesquelles le monde romain est en contact durant l’Antiquité. »
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