Du 22 septembre 1793 au 21 septembre 1794, c’est l’an II du nouveau calendrier républicain, l’année de la Convention montagnarde marquée par des avancées démocratiques majeures, une effervescence créatrice, un souffle égalitaire, les guerres extérieures et intérieures et l’exercice d’une violence révolutionnaire. Une période qui cristallise aujourd’hui encore de vifs débats sans jamais avoir cessé d’inspirer les révolutionnaires, pendant laquelle le cours de la Révolution est brisé et la promesse d’égalité laissée en suspens.
Le libellé de l’exposition que lui consacre le musée Carnavalet, riche de 250 œuvres de nature diverse (habits, tableaux, caricatures, objets du quotidien, tableaux, papiers peints), s’arrête à un lieu, Paris, et à un moment borné par deux dates 1793-1794, avec pour sous-titre « Une année révolutionnaire ».
Une sobriété assumée pour s’extraire des polémiques qui ne manquent jamais de pointer leur nez dès qu’est évoquée la Convention montagnarde. Il y aurait pourtant pu y avoir un éléphant dans la pièce, encombrant et aveuglant : le mot « terreur » fabriqué par les adversaires de Robespierre au lendemain de son exécution mais qui, selon les mots de Jean-Clément Martin, ancien directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française et membre du comité scientifique de l’exposition, « empêche de penser la complexité, les luttes et le bouillonnement » de cette année décisive.
Au cœur d’un nid de contradictions
Le mot écarté, la focale est placée sur les chamboulements petits et
grands, dans les espaces intimes et publics, à travers le prisme de la
ville capitale où se concrétisent les nouveaux enjeux politiques,
sociaux ou esthétiques. Après une année de flottements sous direction
girondine, place au nouveau régime qui s’avance dans un brouillard
d’incertitudes malgré l’activité frénétique de la Convention nationale
qui édicte les lois nouvelles.
On pénètre dans l’exposition avec un exemplaire de la Constitution de 1791 brisée deux ans plus tard par le mouton national – une sorte de pilon – lors d’une des grandes cérémonies publiques qui rythmeront l’année. Une entrée en matière qui expose d’emblée la problématique « contradictoire » de l’exposition que l’historien Guillaume Mazeau n’hésite pas à placer, blague à part, sous le signe d’un « en même temps ».
C’est bien au cœur d’un nid de contradictions que l’on est invité à saisir la dynamique de l’an II : on efface autant qu’on conserve, on célèbre autant qu’on sécularise, on émancipe autant qu’on contrôle et on libère autant qu’on opprime.
On retiendra par exemple, dans le domaine des arts, la dialectique à l’œuvre entre conservation et démontage des œuvres héritées de l’Ancien Régime (les têtes des rois de Judée décrochées de Notre-Dame de Paris et mises à l’abri des vandales), tandis que les musées s’ouvrent au public gratuitement et que les politiques de patrimonialisation voient le jour. La suppression des académies à l’été 1793 génère une licence artistique inédite : chanson, théâtre, peinture, le peuple s’autorise enfin à créer. Et à apprendre avec la loi Bouquier, qui établit l’école primaire publique, gratuite et obligatoire. Tout cela est parfaitement rendu par un nombre impressionnant d’affiches, qui tapissaient alors les murs de la capitale.
La dernière guillotine d’époque offerte au regard inquiet des visiteurs
Une large place est laissée à Jacques-Louis David, peintre incontournable de la période, qui se révèle caricaturiste à l’humour saignant, dont est présentée l’une des quatre copies de la Mort de Marat, le directeur de l’Ami du peuple, qui eut droit à des obsèques grandioses. On y découvre encore le travail du peintre Hubert Robert, qui saisit en mélancolique les chamboulements en cours dans des œuvres où domine le clair-obscur.
L’exposition n’oublie pas les femmes avec les carmagnoles, vestes d’ouvrières fièrement arborées, ou l’allégorie féminine de la Liberté peinte par Jeanne-Louise Vallain, qui décorait un club des Jacobins pourtant réputé misogyne. L’an II, c’est encore l’abolition de l’esclavage,
mise en scène par le peintre Charles Thévenin, mais aussi la
multiplication des prisons qui quadrillent Paris et les procès
expéditifs menés par les futurs thermidoriens.
Sans oublier le « rasoir national », cette fameuse guillotine érigée en symbole de la Terreur par les contre-révolutionnaires, dont le dernier exemplaire d’époque est offert au regard inquiet des visiteurs. On s’arrête enfin volontiers sur l’appel à l’insurrection de la section des Piques, rédigé quelques heures avant l’exécution des Montagnards, la nuit du 9 Thermidor, que Robespierre n’a signé que des deux premières lettres de son nom, suivies d’une tache de sang. Un document qui semble vouloir nous prendre à témoin sur l’inachèvement et les possibilités de la Révolution.
« Paris 1793-1794. Une année révolutionnaire », jusqu’au 16 février 2025, au musée Carnavalet, Paris 3e. Renseignements
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