Redécouvert au début du siècle dernier, Georges de La Tour, exposé au musée Jacquemart-André à Paris, apparaît d’abord comme un artiste sensible à l’humanité la plus humble.
Maurice Ulrich l'Humanité
Sans doute retient-on d’abord des œuvres de Georges de La Tour (1593-1652), dont le musée Jacquemart-André expose 23 tableaux sur une quarantaine connus (ou diable sont les autres ?), cette lumière singulière et qui n’appartient qu’à lui.
Le plus souvent une simple bougie, tenue en main par l’un des personnages, posée sur une table ou une chaise, éclairant partiellement une scène intime dont on semble, si on ose le dire, entendre le silence.
Georges de La Tour, le peintre du roi Louis XIII
Elle a valu au peintre lorrain l’étiquette justifiée de maître du clair-obscur, ce qui n’est pas faux si l’on se garde toutefois d’oublier que c’est le Caravage (1571-1610), à Rome puis à Naples, qui fut le premier à éclairer ses scènes de côté, créant ainsi un découpage entre ombre et lumière, ce qu’ont repris par la suite nombre de peintres dits caravagesques et baroques, Ribera, Artemisia Gentileschi (exposée récemment au même musée Jacquemart André) en Italie. En France Nicolas Tournier, Valentin de Boulogne. Rembrandt, bien sûr, aux Pays-Bas…
On ignore en revanche ce que de La Tour connaissait du Caravage, si même il avait seulement vu un de ses tableaux. On ne sait rien de sa formation de peintre, quand bien même il fut, avant d’être méconnu, voire oublié pendant près de trois siècles, un peintre majeur de son temps, salué comme tel avec le titre, en 1639, de peintre ordinaire du roi, reçu de Louis XIII, avec en prime un logement au Louvre qu’il occupera toutefois peu de temps.
En 1641, il est de retour en sa région, où il répond entre autres à des commandes répétées destinées au duc de La Ferté, gouverneur français du duché de Lorraine. Fils de boulanger, il s’était marié toutefois à 24 ans à une fille de famille noble de Lunéville, où il est rapidement reconnu et nommé « bourgeois » de la ville, ce qui lui accorde un statut similaire à celui de la noblesse.
Les violences de la guerre de Trente Ans à partir de 1633, avec l’incendie en 1638 de Lunéville, le contraignent à déménager à Nancy, mais après son bref séjour à Paris, c’est à Lunéville qu’il meurt en 1652. et que sa célébrité du temps disparaît avec lui.
Une modernité qui fait encore écho encore aujourd’hui
En 1915, un historien d’art allemand, Hermann Voss, remarque deux tableaux de sa main au musée de Nantes, qui vont l’entraîner à lui attribuer également l’extraordinaire Nouveau-Né du Musée de Rennes, prêté pour l’exposition.
La date n’est pas vraiment fortuite. Que l’on regarde ce chef-d’œuvre de Rennes. Ce visage comme géométrique de la femme qui tient le bébé, sa mère probablement, la rigueur de la construction en triangle de la robe… Il y a quelque chose de « cubiste » dans ce tableau. Ou quelque chose en tout cas que voient les peintres modernes qui peu à peu découvrent ses œuvres, avant le grand public en 1934, avec à l’Orangerie des Tuileries 13 de ses 15 tableaux alors connus.
Un peu comme Vermeer, dont on connaît aussi peu de tableaux, de La Tour ne se distingue pas seulement de ses contemporains par son usage à la fois virtuose et familier de la lumière, mais par son rapport particulier, intime, à ses sujets. Le XVIIe siècle ouvert par le Caravage, dominé par de grandes figures comme celle de Rubens, est celui de l’intensité dramatique, de l’expressivité des corps et des sentiments, des tourbillons de la forme et de la couleur.
Chez de La Tour, on est en repos, et le temps est suspendu qui éternise un instant. Que l’on regarde la Femme à la puce (vers 1632-1635). Elle est vêtue d’une simple chemise ouverte sur un de ses seins et son ventre arrondi. Peut-être est-elle enceinte. La bougie est posée sur une chaise dont les deux rectangles rouges, celui du siège et celui du dossier, font penser aujourd’hui, dans leur évidence minimale, à un tableau de Rothko.
Des figures religieuses à visage humain
Il n’y a ici aucun récit dramatique, aucune érotisation du ventre et du sein découverts. Qui est-elle ? On ne sait pas. On ne sait pas non plus vraiment si elle écrase une puce entre les deux ongles de ses pouces, ou si, peut-être, elle égrène un chapelet. Mais ce que le peintre nous propose ici, c’est un moment de vie intime qui ne nous dit rien d’autre que l’humaine condition.
Qui est la mère du Nouveau-Né, appelé aussi la Nativité. Marie ou toute autre femme. L’écrivain Pascal Quignard, cité dans le catalogue, écrit : « Toute femme qui se penche sur son nouveau-né est Marie qui veille un fils qui va mourir. » Même lorsqu’il peint explicitement Madeleine pénitente, ce que nous donne à voir de La Tour, c’est une femme comme tant d’autres, comme éveillée au milieu de la nuit et perdue dans ses pensées.
Selon certaines sources, le peintre reconnu, soucieux de son statut, n’aurait pas été tendre, pour le moins, avec son entourage et ses domestiques. Sa peinture nous dit autre chose, sans grands récits ni geste gestes dramatiques, de l’humaine condition.
Georges de La Tour, entre ombre et lumière », jusqu’au 25 janvier 2026, au musée Jacquemart-André, Paris 8e. Rens. : musee-jacquemart-andre.com. Catalogue édité par le musée Jacquemart-André et Cultureespaces. 210 pages. 39 euros
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