Astérix et Obélix partent pour la Lusitanie affronter les monopoles qui veulent le peau des producteurs locaux. Drôles et bien ficelées, les nouvelles aventures d’Astérix tranchent avec les bien fades opus précédents
Clément Garcia, l'Humanité
Cinq millions. C’est le nombre pharaonique d’exemplaires tirés du nouvel album des aventures du célèbres gaulois, qui va sans nul doute donner du répit aux librairies et conforter la trésorerie du groupe Hachette, détenteur à 100 %, depuis 2011, des lucratives Editions Albert-René.
Le rachat avait relancé sur un mode largement mineur la saga des irréductibles gaulois, avec une succession d’albums, scénarisés par Jean-Yves Ferri, sans autre intérêt que de faire perdurer le mythe et d’entretenir la formidable machine à sous, déclinée en parc d’attraction et franchises à tire larigot.
Le duo créatif Fabcaro et Conrad
Jusqu’à ce que Fabcaro, réputé pour son humour caustique, soit appelé à la rescousse pour prendre le relais avec l’Iris blanc, publié en 2023, qui avait tout juste rehaussé le niveau. L’auteur de ZaÏ Zaï est de nouveau appelé à la barre pour scénariser, avec l’inamovible Didier Conrad au dessin, les aventures de notre gaulois, en Lusitanie (Portugal) cette fois, contrée encore vierge de ses pérégrinations.
Et la surprise est de taille. Depuis longtemps, on n’avait pas autant (sou) ri d’un album Astérix, habilement tiré vers une critique des travers de notre époque, et d’une inventivité à tous crins dans le choix des patronymes truculents, dans la pure lignée du geste goscinnien.
C’est Boulquiès (à prononcer avec le « ch ») qui est envoyé en Armorique demander le secours des Gaulois pour libérer son ami Mavubès, producteur de gavrum, une sauce au poisson lusitanienne dont raffole César. Mais l’auguste empereur, goutant le mets délectable, aurait échappé de justesse à l’empoisonnement. Une machination a été ourdie par le bien nommé gouverneur Pluvalus, qui cherche à mettre à bas la production artisanale au profit des monopoles d’Olisipo (Lisbonne), la capitale lusitanienne.
Tubecatodix et Spikrine, un miroir grinçant de la France en vacances
Ni une ni deux, une fois coulé le navire des inévitables pirates, Astérix et Obelix atterrissent à Olisipo pour dénouer le stratagème et prouver l’innocence du pauvre artisan, déambulant dans une ville gangrénée par le tourisme de masse où ils font la rencontre Tubecatodix et Spikrine, couple franchouillard qui peste contre tout, les étrangers, les nantis, l’insécurité, mais se réserve le droit de visiter le monde et de donner son avis sur tout.
Chacun en prend pour son grade et les inéluctables clichés sont maniés avec doigté : c’est le fado et la légendaire saudade des Portugais qui sert d’arme d’abattement massive contre les légions romaines, l’arrogance des touristes français, la morue omniprésente qui ne vaut pas un bon sanglier…
Humour et critique sociale : un cocktail gagnant
Mais le cœur du propos se veut plus politique. Quand les deux gaulois pénètrent dans la somptueux siège de Garum Lupus, la multinationale à base lusitanienne, pour trouver son directeur, cousin du gouverneur véreux à la manœuvre contre les producteurs locaux, ils tombent sur Nioubiznès qui prodigue son cogitum (brainstorming latin) devant son élève romain Céhespéplus, transformant la langue d’empire antique en globish qu’affectionnent nos start-uppeurs. D’un empire à l’autre…
Pour montrer à César son pouvoir, Pluvalus n’hésite pas à rassembler l’oligarchie locale sur sa galère de luxe, jusqu’à ce que la solidarité entre gaulois et l’ingéniosité des lusitaniens n’enrayent la machinerie et permettent de prouver la culpabilité du gouverneur.
L’intrigue est bien ficelée, assez souple pour entretenir l’attention et assez drôle pour susciter la sympathie envers ces lusitaniennes persécutés. Certes, rien de bien nouveau sous le ciel d’Armorique et le cadre canonique de la saga est respecté au cordeau. Mais pas de quoi bouder son plaisir.
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