Source Liberté Actus
Des deux-roues électriques dans les rues de La Havane, des points lumineux dans les quartiers privés de courant, des champs de panneaux solaires au bord des routes. Sous blocus énergétique, Cuba s’organise : l’État réserve l’énergie disponible aux services publics, les mipymes importent ce qu’il ne peut plus acheter. Suite de notre reportage sur place.
En arrivant à Cuba, on constate que beaucoup de véhicules circulent, ce qui surprend en plein blocus énergétique. À La Havane, les deux-roues, notamment électriques, sont bien plus nombreux que par le passé, et les voitures aussi, y compris des voitures électriques neuves. De jour, le trafic est constant, parfois dense. Il faut faire attention en traversant, à cause des nombreux deux-roues mais aussi des feux de signalisation éteints pendant les coupures d’électricité. Ce qui ne circule pas, ou très peu, ce sont les transports publics, frappés de plein fouet par le blocus. Dans les rues, la vie semble continuer presque normalement, en apparence.
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L’énergie d’abord pour les services publics
Mais comment Cuba fait-elle pour tenir dans ce contexte de siège ? Cela passe d’abord par le niveau national, étatique, avec une gestion fine et constante de la ressource. Le peu d’énergie disponible est affecté en priorité aux services publics. Ces ressources proviennent du raffinage du pétrole national, en quantité très insuffisante : un brut très lourd, chargé en soufre, difficilement exploitable en l’état de la technologie à Cuba. Elles proviennent aussi du solaire, qui couvre 10 % des besoins électriques en 2026, contre 3 % en 2023. L’électricité produite alimente en priorité les hôpitaux et certaines structures prioritaires, tout en visant à assurer à chacun entre deux et quatre heures d’électricité par jour. Ce n’est pas toujours possible.
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À notre retour à La Havane, Maria, qui nous loge dans le quartier de Marianao, nous précise que « cette semaine, nous avons de la chance, nous avons la protection. » Environ une semaine par mois, l’électricité est en principe moins coupée dans un quartier donné, ce qui permet à la population de souffler un peu.
La distribution de l’eau, notamment à La Havane, mais aussi l’école, les universités ou les maisons de retraite font partie des services publics auxquels le gouvernement alloue l’énergie en priorité. Un très gros effort d’organisation a également été réalisé pour améliorer le traitement des déchets. Le problème semble moins toucher la province, puisque nous ne l’avons pas constaté dans les villes et villages traversés. Il a en revanche posé de grandes difficultés à La Havane il y a plusieurs mois, avec un risque accru d’épidémies. Il est désormais beaucoup mieux géré, et les montagnes de déchets ont disparu, même si l’on trouve encore, dans certains endroits de Centro Habana ou parfois de la Vieille Havane, des concentrations de déchets anormales par rapport à la période d’avant le blocus énergétique. C’est sur elles que se sont jetés les journalistes de France 2 pour faire leurs images.
Un programme national d’électrification photovoltaïque est aussi en cours. Il comprend un partenariat avec la Chine, mais peut aussi mobiliser des ressources cubaines ou, parfois, les organisations de solidarité internationale avec Cuba. Il permet la construction de champs de panneaux solaires, dont nous avons croisé plusieurs, récemment construits au bord des routes de province. Il permet aussi la pose de panneaux directement sur les structures publiques prioritaires.
Les mipymes, soupape face au blocus
Cuba tient aussi grâce à l’aspect « local ». Les particuliers importent eux-mêmes, via des mipymes (les nouvelles PME privées cubaines) et souvent avec l’argent de proches vivant à l’étranger, des panneaux solaires ou des « EcoFlow ». Ce sont de petites stations électriques individuelles, qui se rechargent quand le courant est disponible. Résultat : dans un quartier, pendant les coupures de nuit, on voit toujours des points lumineux. Le peu d’essence importée passe aussi par ces circuits privés. L’État a validé et même encouragé cette voie d’approvisionnement, qui est légale : il a modifié la législation en 2026 pour autoriser les importations directes par les particuliers et les mipymes, jusque-là monopole d’État. Les droits de douane sur les panneaux solaires ont été supprimés. L’importation de médicaments est également facilitée : des mipymes peuvent désormais commercialiser des médicaments introuvables à Cuba ou qui n’y sont pas produits.
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Tout cela vise à contrer le blocus, en faisant entrer sur l’île un maximum de médicaments, d’essence ou de panneaux solaires, par tous les moyens possibles. Il va de soi que ces produits, que l’on trouve souvent à Cuba grâce à ce système, sont chers et difficilement accessibles à la population. En principe, ce sont des proches vivant à l’étranger qui paient ces équipements pour la famille restée à Cuba. Ce système peut aussi servir aux organisations de solidarité. Elles peuvent par exemple électrifier un hôpital en achetant le matériel à une mipyme cubaine, qui se charge de l’acheminement et de la pose.
L’impérialisme, loin de se féliciter d’un tel développement de l’initiative privée à Cuba, fait au contraire tout ce qu’il peut pour l’étouffer. Konstantin, qui nous aide à trouver le point de vente d’essence le plus proche, nous confie : « Dès qu’ils [l’administration des États-Unis] se rendent compte que nous parvenons à introduire sur l’île des panneaux solaires ou de l’essence via des mipymes, ils ajoutent leur nom à la liste des entreprises sanctionnées. Parfois, ils font aussi pression sur les compagnies maritimes pour qu’elles bloquent nos conteneurs à l’étranger. » Il fait référence aux 7 000 conteneurs actuellement séquestrés un peu partout dans la zone Caraïbe.
Peuple révolutionnaire
Dans les rues, nous croisons davantage de personnes qui demandent de l’argent, notamment aux carrefours : souvent des personnes âgées, parfois des enfants.
Le blocus économique et financier, renforcé par le blocus énergétique, a des effets massifs sur la population. Il frappe en particulier les plus vulnérables, les personnes âgées, les enfants, surtout en bas âge, les malades. Les mesures évoquées plus haut donnent un peu d’air à l’économie et à la société. Mais elles profitent évidemment de manière inégale, puisqu’elles reposent sur de nombreuses importations, hors champ étatique et hors solidarité internationale, qui dépendent des mipymes et souvent du capital des Cubains de l’étranger. Les inégalités se creusent ainsi, sous l’effet conjugué du blocus renforcé et des facilités d’importation accordées au secteur privé. Elles sont plus visibles à Cuba qu’auparavant.
Le gouvernement met donc en place des politiques pour atténuer cette hausse des inégalités. Il se bat pour renforcer les grands services publics universels (santé, éducation) et cible son soutien sur les personnes les plus vulnérables. Dans une telle crise, et alors que l’État ne peut quasiment plus importer, il est d’ailleurs loin d’être sûr que Cuba aurait pu tenir cette année sans cette soupape économique qu’est le petit secteur privé cubain.
De manière générale, la combativité, la sérénité et la discipline du peuple cubain surprennent beaucoup quand on arrive d’Europe, malgré une situation très dure. Cette année encore, le peuple cubain démontre sa très grande maturité révolutionnaire. Les journalistes de France 2 à La Havane semblent n’avoir rencontré que des habitants en colère contre le gouvernement et des tas de déchets dans les rues. Ils sont peut-être passés à côté de l’essentiel.
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Ils n’ont pas vu les Cubains qui s’entraident, ceux qui cherchent des solutions, ni les médecins qui essaient de soigner la population malgré les difficultés du blocus : sans électricité, sans transport, et souvent même sans médicaments. Ils n’ont pas vu les professeurs, les écoliers ni les étudiants qui ont repris les cours le 1er septembre et qui égaient les rues cubaines de leurs uniformes colorés, pourtant difficiles à rater.
Le 19 septembre, après de nouvelles sanctions du gouvernement des États-Unis, le président cubain Miguel Díaz-Canel a déclaré : « La semaine s’achève sur de nouvelles mesures impérialistes à l’encontre de ceux qui œuvrent pour que Cuba vive. La liste des “sanctionnés” sera interminable. Nous sommes des millions, à Cuba et dans le monde entier, à écrire la grande odyssée de la résistance cubaine avec talent, patriotisme et solidarité. » Pendant ce temps, certains journalistes occidentaux écrivent, eux, la petite histoire de la servilité à l’impérialisme.

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