Les défenseurs de l’environnement alertent sur le déclin du vivant, qui s’accélère à un rythme sans précédent. Retour sur quatre espèces dont l’année 2026 a bousculé l’avenir.


Antoine Portoles l'Humanité


C’est ce qu’on appelle lâcher les chevaux. « Subventionner les énergies fossiles revient à subventionner le suicide », a lancé Antonio Guterres, vendredi 16 octobre, à l’occasion d’un sommet des dirigeants, sorte de prélude à la COP17 sur la biodiversité, qui a débuté ce dimanche à Erevan (Arménie).

Alors que son mandat à la tête de l’ONU s’achève, le secrétaire général sait que ses formules acerbes n’auront hélas que peu d’impacts dans un monde bousculé par les guerres et la course aux profits et aux ressources. « Pour chaque dollar investi dans la protection de la nature, 30 dollars sont consacrés à sa destruction », a-t-il alerté.

Le déclin du vivant s’accélère à un rythme sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Pour tenter d’enrayer la catastrophe, les 196 États parties (195 + l’Union européenne) sont sommés de tirer un premier bilan de la mise en œuvre du Cadre mondial de la biodiversité Kunming-Montréal, adopté en 2022. Ce paquet de 23 objectifs prévoit, entre autres, la conservation de 30 % des zones terrestres, 30 % des eaux intérieures et des zones côtières et marines, ainsi que la restauration de 30 % des écosystèmes dégradés d’ici à 2030. Sans surprise, le compte n’y est pas. Les menaces qui pèsent sur les espèces demeurent et la mobilisation de ressources financières importantes pour leur protection se fait toujours attendre.

Selon la liste rouge des espèces menacées effectuée par l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), 28 % des plus de 175 900 évaluées sont en péril. Mis à jour à la veille de la COP17, l’indice planète vivante (IPV) du Fonds mondial pour la nature (WWF) indique que la taille moyenne de population de 5 790 espèces de vertébrés sauvages – amphibiens, oiseaux, poissons, mammifères et reptiles – a diminué en moyenne de 73,2 % entre 1970 et 2022. Tout n’est pas encore perdu. À l’image du tigre sauvage, dont la population est passée d’environ 3 200 en 2010 à 5 700 en 2025, certaines espèces reprennent du poil de la bête au prix d’efforts coordonnés de conservation. Retour sur quatre espèces dont l’année 2026 a bousculé l’avenir.

Adieu le mulgara

L’Australie est célèbre à deux titres. Le pays-continent regorge d’une diversité unique de marsupiaux, mais est également le leader mondial en matière d’extinction de mammifères. Quatre espèces de mulgara – à queue huppée, du Sud, du Nord et le petit mulgara – ont été déclarées éteintes par l’UICN cette année. Ces carnivores nocturnes de la taille d’un rat, similaires au diable de Tasmanie ou au quoll, vivaient dans les zones arides et semi-arides du bush australien.

« La prédation par les chats et renards sauvages est la principale cause de leur déclin, le changement climatique constituant une menace croissante pour les survivants », a expliqué l’organisation internationale dans un communiqué. Nul doute que la hausse des températures et le changement de régime des précipitations ont influé sur l’abondance de nourriture nécessaire à la survie de ces marsupiaux.

Le surpâturage anthropique d’herbivores introduits dans leur habitat, comme des bovins ou des lapins, responsable de la destruction de dunes et d’espèces végétales sous lesquelles ils creusaient des tunnels ont sûrement fini de sceller leur destin. Ces espèces de mulgara rejoignent ainsi les quelque 950 autres déclarées officiellement éteintes par l’UICN.

L’orang-outan de Bornéo toujours en sursis

Il est la victime emblématique de la déforestation. L’orang-outan de Bornéo, classé en danger critique d’extinction par l’UICN, voit son habitat partir en fumée sur la partie indonésienne de l’île. La faute à d’immenses feux de forêt, souvent provoqués par des défrichements par brûlis en vue d’étendre encore plus les plantations de palmiers à huile et les activités minières.

La sécheresse induite par le cocktail infernal du réchauffement climatique anthropique et du retour d’El Niño n’arrange rien à la situation. Dans ce contexte, les clichés des primates piégés par les flammes émeuvent le monde entier. Ils ne sont plus que 60 000 à 80 000 individus recensés côté indonésien.

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Côté malaisien, la situation est plus réjouissante. Il ne reste plus que 10 000 à 12 000 individus dans les États de Sabah et de Sarawak, contre dix fois plus recensés trois siècles plus tôt, rien qu’à Sabah. Mais cette tendance au déclin pourrait s’inverser, précisément car les activités de déboisement ont fortement ralenti ces dernières années. Sur place, le vétérinaire Marc Ancrenaz se bat depuis près de trente ans au côté des défenseurs de l’environnement malaisiens pour la conservation de l’animal.

Les travaux du directeur scientifique de l’ONG Hutan interrogent son adaptation à des paysages de plus en plus façonnés par l’être humain. Lui et ses équipes ont par exemple découvert que les orangs-outans observés par drones thermiques de nuit se mettent à nicher au sol, notamment dans des champs destinés à produire de l’huile de palme. Tout un symbole. Quoi qu’il en soit, l’agriculture intensive demeure un fléau. Une étude publiée en 2024 par des scientifiques membres de l’UICN sur l’avenir des cultures oléagineuses met en évidence la nécessité de créer des corridors écologiques, de privilégier l’agroforesterie et de raisonner à l’échelle des écosystèmes forestiers pour garantir la préservation du vivant.

La tortue verte reprend des couleurs

À l’instar du tigre sauvage, la tortue verte fait partie des 50 % de milliers de vertébrés étudiés par la WWF dont la population reste stable ou a tendance à augmenter. Après des décennies d’actions telles que le déplacement des œufs, la protection du milieu marin et l’interdiction du commerce, l’espèce est ainsi passée du statut de menacé à celui de préoccupation mineure sur la liste de l’UICN. L’instauration d’aires marines protégées strictes est l’un des facteurs décisifs de cette restauration.

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En Kanaky-Nouvelle-Calédonie, après avoir parcouru des milliers de kilomètres, plus de 40 000 femelles viennent pondre chaque année de novembre à février sur les atolls paradisiaques d’Entrecasteaux, situés à plus de 650 kilomètres au nord de Nouméa. La zone fait partie du parc naturel de la mer de Corail, une immense aire marine protégée d’1,3 million de kilomètres carrés. Pêcheurs et autres plaisanciers n’ont pas le droit de poser pied à terre sur les bancs de sable ni de s’en approcher. Seuls les scientifiques y ont accès sur autorisation des autorités locales.

Cette victoire à l’échelle globale ne saurait cacher des menaces persistances au niveau régional, entre pollution plastique, piégeage dans les filets de pêche des chalutiers de fond et braconnage. D’autant que les six autres espèces de tortues marines sont toujours classées vulnérables ou en danger critique d’extinction, celle à dos plat faisant exception à cette liste par manque de données.

La grenouille déconcertante, à peine découverte et déjà menacée

Son nom : déconcertante. Des chercheurs de l’Institut national de la biodiversité (Inabio) ont annoncé, le 3 octobre dernier, avoir découvert en Équateur une nouvelle espèce de grenouille à fléchettes vénéneuses, excidobates perplexus de sa dénomination scientifique, mesurant entre 15,1 à 18,3 millimètres de long.

L’amphibien a été observé pour la première fois au niveau de la rivière Paute et au nord de la cordillère du Condor, dans le sud du pays qui recense 703 espèces de ce genre. Il appartient à « un groupe de grenouilles dont la diversité n’est pas encore totalement connue », a fait savoir l’Inabio dans un communiqué.

Pourquoi l’avoir baptisé « déconcertante » ? Car les populations percées à jours dévoilent une riche palette de couleurs au sein d’une même espèce. Celles de la cordillère du Condor disposent d’un dos vert et de taches jaunes, alors que les autres sont noires avec des motifs rouge écarlate.

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Problème : « Cette nouvelle espèce est confrontée à plusieurs menaces, la population du Condor se retrouve dans de grandes concessions minières destinées à l’extraction de cuivre, d’or et de molybdène », poursuit l’Inabio. Là-bas, les bombes sociales et environnementales se multiplient, parmi lesquelles le projet minier Mirador, un gisement principalement dédié à l’extraction de cuivre à ciel ouvert. Destruction de forêts tropicales humides primaires, pollution des cours d’eau, déplacements forcés de populations autochtones… Les impacts sont légion, tout comme le nombre d’espèces endémiques menacées et nos chères grenouilles, perchées sur des arbres, ne font pas exception. Déconcertant....

Photo d'illustration : Le Rhinocéros de Java est un mammifère terrestre unique, vivant dans les forêts tropicales d’Asie du Sud-Est. Sa population extrêmement réduite en fait l’une des espèces les plus rares au monde.