De Belleville à l'enfer d'Auschwitz... Flammarion publie le témoignage inédit d'Henri Krasucki, intitulé « Nous voulions vivre mais pas à n'importe quel prix », annoté par l'historien Jean Vigreux. Ce récit intime et politique donne un autre éclairage aux combats de l'ancien secrétaire général de la CGT. À l'heure où l'extrême droite menace nos droits, ses mémoires sont une boussole pour nos luttes actuelles.

Par Dominique Martinez pour la NVO

C’est un témoignage à la fois intime, politique et historique. En 1998, Henri Krasucki accordait un entretien de près de vingt heures à la Fondation pour la mémoire de la déportation. De son activisme clandestin chez les jeunes juifs de la MOI (Main-d’œuvre immigrée, organisation syndicale devenue réseau de combat contre les nazis) à l’enfer du camp d’extermination d’Auschwitz, et plus particulièrement du secteur de Jawischowitz, l’ancien secrétaire général de la CGT y retrace minutieusement sa Résistance, son arrestation en 1943 et la marche de la mort de 1945, à laquelle les Allemands ont forcé les derniers survivants de leurs tortures devant l’avancée soviétique. Mais il y a plus encore. Le récit court des origines de celui qui naît sous le nom d’Henoch Krasucki dans la banlieue de Varsovie le 2 septembre 1924 au sein d’une famille ouvrière, jusqu’à son retour des camps. C’est cet entretien inédit que l’on découvre dans Nous voulions vivre mais pas à n’importe quel prix : de Belleville à Auschwitz, publié chez Flammarion ce 9 septembre.

Pour donner à cette parole brute toute sa portée scientifique, l’historien Jean Vigreux a mené un minutieux travail de contextualisation. En annotant rigoureusement le texte et en signant une postface éclairante — épaulée par la préface de son homologue Denis Peschanski —, il permet de lier la mémoire intime du militant à la grande histoire. Cette rigueur met en lumière la précision des souvenirs de Krasucki et redonne à son engagement syndical et antifasciste ses repères historiques indispensables.

Des silences et une émotion

Avec ses hésitations, ses digressions, ses silences et son émotion palpable, ce texte-fleuve se lit comme une confidence sans fard, au plus près du vécu. On y découvre la vie d’une famille d’immigrés juifs polonais et l’enfance joyeuse d’un gamin de Belleville. Sans jamais se plaindre, Henri détaille la dureté du quotidien ouvrier et le manque de moyens, mais aussi les formidables solidarités qui font alors vibrer ce quartier populaire et cosmopolite. Son ton se fait pétillant et passionné lorsqu’il évoque le bouillonnement du Front populaire et ses premiers pas au sein des Jeunesses communistes. Au détour d’une anecdote ou d’un grand événement, ce sont ses valeurs fondamentales qui éclatent : la justice, la fraternité, et un regard profondément humain sur la société, hérité de ses parents.

La force de ce texte est d’offrir aux travailleurs et aux travailleuses la part intime d’un militant CGT inoubliable. Mais à l’heure de la montée de l’extrême droite en Europe, et à quelques mois d’une élection présidentielle cruciale, ce récit à la première personne résonne comme un avertissement d’une brûlante actualité. Face au péril fasciste qui menace directement le mouvement ouvrier, la mémoire des combats de Krasucki est une boussole indispensable. De Belleville à Auschwitz, 528 pages, 22,5€, Éd. Flammarion