Source Liberté Actus
Un été de plus où la forêt française brûle plus que l’année d’avant. Depuis des années pourtant, les agents de l’Office national des forêts et leurs syndicats répètent le même constat, dans l’indifférence à peu près générale.
L’entretien des forêts, le débroussaillage, la surveillance des départs de feu, ce travail de fond appartient historiquement à l’ONF, établissement né en 1964. Ses agents avaient alors obtenu, contre l’avis initial du gouvernement, le maintien de leur statut de fonctionnaire au sein d’un établissement public industriel et commercial. Un statut hybride et unique en France, qui garantissait leur indépendance vis-à-vis des intérêts privés.
Une mission de prévention vidée de ses moyens
Ce compromis s’est effrité année après année. La Fédération CGT agroalimentaire et forestière (FNAF) évoque une division par deux des effectifs depuis 1984, de 15 900 salariés à environ 8 000 aujourd’hui, un ordre de grandeur que corroborent plusieurs rapports parlementaires. Le statut d’EPIC oblige l’Office à s’autofinancer, quand une régie directe, ce que revendique le syndicat, rendrait l’État responsable de son financement. La conséquence se lit sur le terrain. « Concentration des scieries industrielles, coupes rases qui laissent le bois mort s’accumuler, plantations en monoculture externalisées à des prestataires privés », autant d’éléments qui, rappelle l’organisation, favorisent la propagation des feux.
1964, la naissance de l’ONF et la lutte des travailleurs
L’ONF n’est pas né d’un consensus. En 1964, Edgard Pisani, ministre de l’Agriculture, engage une réforme de l’administration des Eaux et Forêts, vieille de sept siècles ; elle remonte à 1291, sous Philippe le Bel. L’idée ne convainc pas grand monde au gouvernement ni au Parlement. Pisani se bat pour obtenir l’aval de De Gaulle et de Pompidou. Le projet initial ne prévoyait le maintien du statut de fonctionnaire que pour les ingénieurs ; les autres agents devaient basculer sous contrat de droit privé.
Les personnels et leur syndicat refusent. Ils obtiennent par la lutte que tous les agents conservent leur statut de fonctionnaire, au sein d’un établissement public industriel et commercial – un montage dérogatoire, unique en France, où se mêlent logique publique et obligations commerciales. L’argument porte déjà sur l’indépendance nécessaire des agents face aux élus et aux acteurs économiques locaux, un enjeu qui reste au cœur des critiques syndicales aujourd’hui.
Pisani prend lui-même la tête du nouvel établissement en 1965, et y reste neuf ans.
Le patrimoine géré par ces agents remonte souvent à la Révolution. Les biens du clergé, nationalisés dès novembre 1789, puis ceux des nobles émigrés à partir de 1792, ont fait basculer des centaines de milliers d’hectares dans le domaine public. Mais cette histoire n’explique pas tout. En Lorraine, terre de grands domaines ecclésiastiques nationalisés en masse, l’ONF gère encore 66 % de la forêt. Dans l’ouest, la part publique reste marginale pour une raison inverse : il n’y avait, la plupart du temps, presque plus de forêt à nationaliser. Les Landes de Gascogne, aujourd’hui immense massif, n’étaient au XVIIIe siècle que dunes et marécages ; c’est Napoléon III qui les a fait planter à partir de 1857, par les communes et des propriétaires privés. La forêt landaise reste, aujourd’hui encore, privée à plus de 90 %. Au total, l’ONF n’a la charge que d’un quart du couvert forestier national.
Un été qui confirme l’alerte
Les chiffres de 2026 dépassent déjà ceux de 2022, année qui détenait le record national avec 66 300 hectares brûlés sur douze mois. Le seul incendie parti de Saumos, en Gironde, a détruit près de 47 000 hectares à la mi-août ; le gouvernement évoquait alors un total national avoisinant les 115 000 hectares ; 250 000 personnes évacuées en Gironde, dans les Landes et le Var.
Face à ce constat, la fédération propose de transformer l’ONF en régie nationale, avec quatre missions assumées de front – sociale, écologique, industrielle et récréative – et la création de 3 000 emplois d’ouvriers forestiers, autant dans la fonction publique, adossés à un fonds stratégique dédié. Une manière de dire que la prévention des mégafeux ne se décrète pas dans l’urgence d’un été caniculaire, mais se construit sur la durée, avec celles et ceux qui connaissent la forêt de l’intérieur.
