Une « grenade dégoupillée », s’amusait Emmanuel Macron, au moment de commenter sa décision irresponsable de dissoudre l’Assemblée nationale. On ne saurait mieux dire, vu la campagne des élections législatives anticipées que la France vient de vivre, et ses résultats qui laissent apparaître un pays plus fragmenté que jamais.
En annonçant une dissolution surprise au soir même du score historique obtenu par le Rassemblement national (RN) lors des européennes, le 9 juin, le président de la République a délibérément placé les lepénistes dans les meilleures dispositions possible. De 4 millions de voix au premier tour des législatives de 2022, ils sont passés à 10 millions de voix cette année, et étaient donnés grands favoris pour obtenir pour la toute première fois de notre histoire électorale une majorité au Palais Bourbon.
L’espoir du côté de la gauche
Fort heureusement, le sens des responsabilités de la gauche, qui s’est unie à travers le Nouveau Front populaire (NFP), rassemblant socialistes, communistes, écologistes et insoumis, en plus de s’étendre aux syndicats, aux associations et aux ONG face à l’ampleur de la menace, est parvenu à éviter que le RN obtienne une majorité des sièges à l’Assemblée, ce qui lui aurait permis de précipiter le pays dans le mur et d’abîmer comme jamais la République.
Mieux : à l’issue de ces élections législatives, les plus indécises et les plus importantes de l’histoire de la Ve République, il apparaît que la gauche arrive en tête, forte de l’espoir qu’elle a fait naître, alors même qu’elle a dû s’organiser dans l’urgence. Les 67 % de participation, soit le plus haut taux depuis 1981, montrent que les citoyens de ce pays ont voulu redresser la tête. Ils ont été très nombreux, dimanche soir, à se rassembler sur les places du pays pour dire leur joie et leur soulagement.
Avec 188 à 199 députés NFP élus (auxquels il faut ajouter 10 élus divers gauche), selon les estimations de l’Ifop à 21 h 20, la gauche s’impose à la fois comme principale force politique dans l’Hémicycle et comme principale alternative à l’extrême droite et à la Macronie. Le RN serait en passe de faire élire 135 à 143 députés. Les troupes présidentielles, avec 164 à 169 députés élus, apparaissent comme les premières victimes de ce scrutin.
L’extrême droite au plus haut depuis la fin de la guerre
Emmanuel Macron, à force de jouer à la roulette russe et de tenter des coups de poker dangereux et invraisemblables, a fini par se prendre les pieds dans l’épais tapis de l’Élysée. Le premier ministre Gabriel Attal a annoncé qu’il remettra sa démission demain matin. Le rôle des députés macronistes sera néanmoins déterminant : laisseront-ils le NFP gouverner, en assumant et reconnaissant leur défaite, ou pèseront-ils de toutes leurs forces pour mener le pays vers l’instabilité, au risque de voir le RN prospérer et récolter les fruits en 2027 ? Plusieurs questions restent en suspens. Qui sera premier ministre ?
Quelles mesures sociales pourra arracher la gauche dans cette chambre où trois blocs se maintiennent et se toisent ? Une coalition des députés hostiles à l’extrême droite peut-elle se bâtir ? Mais à quel prix vis-à-vis du NFP ? Les députés LR (63 élus) vont-ils venir prêter main-forte au RN, afin de réclamer la mise en place d’un gouvernement d’union des droites, ou s’allieront-ils aux macronistes ? Que va faire Emmanuel Macron, adepte de cabrioles et de coups institutionnels, passé expert dans l’exhumation d’articles de la Constitution lui permettant de tordre les bras à notre démocratie ?
Les répercussions de la dissolution et du vote d’hier sont encore pour beaucoup imprévisibles. De fait, aucun bloc ne s’impose clairement loin devant les autres et de nombreux scénarios restent sur la table. Peut-être même que la « clarification » attendue par le président n’interviendra qu’en 2027. En attendant, la gauche a plus que jamais du pain sur la planche, qu’elle se retrouve aux manettes ou non.
D’abord, parce que l’extrême droite n’a jamais été aussi forte depuis la Libération. Elle obtient des scores considérables dans tout le pays. Elle fait élire des députés inconnus, incapables de défendre un programme autre qu’une diabolisation de l’immigration, le tout alors même que des dizaines de candidats RN ont été épinglés pour des propos homophobes, sexistes, racistes et antisémites.
Durant cette campagne, la parole raciste s’est libérée comme rarement. Les insultes et les menaces envers une multitude de citoyens de notre pays, dès lors qu’ils n’ont pas la peau blanche, ont explosé. Le RN a distillé en France le poison du ressentiment et de la haine. Il entend prospérer sur ce terreau et espère l’emporter en 2027. Le résultat de ce dimanche montre cependant que l’ascension du clan Le Pen n’a rien d’irrésistible. Il montre à la fois que le barrage à l’extrême droite fonctionne encore dans notre pays.
Il montre aussi que la gauche peut incarner ce barrage, elle qui détient les seules propositions permettant d’améliorer la vie de nos concitoyens : hausse du Smic, indexation des salaires sur l’inflation, gel des prix, abrogation de la réforme des retraites et investissement massif dans les services publics au service de tous.
Une « victoire de la démocratie »
« Pile on gagne, face ils perdent », ne cessait de répéter, ces derniers jours, l’entourage de Marine Le Pen, puisque l’extrême droite était de fait la seule famille politique qui n’avait rien à perdre. Elle progresse de fait, signe que la gravité de la situation n’est pas à mésestimer. La campagne s’achève, mais le débat public en cours est loin d’être terminé.
Jordan Bardella, s’il a reconnu sa défaite, souligne que le RN « double son nombre de députés » et réunit les « éléments constitutifs de sa victoire de demain ». La gauche, elle, a souligné le sursaut historique qui s’est fait jour dans le pays, alors même qu’une grande partie des médias et de la Macronie n’a eu de cesse de la diaboliser.
« Ce 7 juillet rentrera dans l’histoire. Les Français ont déjoué le scénario annoncé. Je suis fier de notre peuple. Répondons à ses aspirations. Il y a urgence », s’est enthousiasmé le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel. « La volonté du peuple doit être strictement respectée. Aucun subterfuge ne serait acceptable. La défaite du président de la République est clairement confirmée. Il doit s’incliner et admettre cette défaite sans tenter de la contourner de quelque façon que ce soit. Il a le devoir d’appeler le Nouveau Front populaire à gouverner. Celui-ci y est prêt. Le Nouveau Front populaire appliquera son programme, rien que ce programme mais tout son programme », a déclaré Jean-Luc Mélenchon.
Source l'Humanité
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